Du productivisme au post-productivisme : le droit de l’assurance chômage en transition. Archéologie d’un changement de paradigme
Le travail de Juliette Van Ypersele part du constat que, dans les économies matures, la poursuite de la croissance économique n'est plus corrélée à l'amélioration du bien-être collectif. Au contraire, cette croissance induit l’accélération des problèmes écologiques et sociaux. Dans ce contexte, elle a analysé dans quelle mesure le droit de l'assurance chômage est susceptible de devenir soutenable, c’est-à-dire non rivé à l’objectif de croissance économique. Elle a d’abord retracé les grandes étapes de l’émergence de la tension entre productivisme et post-productivisme. Elle a ensuite appliqué sa grille d’analyse à la réglementation de l’assurance chômage (plus particulièrement à la notion d’« emploi convenable ») et à son interprétation par l’ONEM et les juges du travail. Il en résulte que si le productivisme imprègne profondément le mécanisme de l’emploi convenable, des brèches non-productivistes subsistent malgré tout. Il appartient aux juristes et aux politiques d’en faire une interprétation novatrice et, ainsi, contribuer à la construction d’une société de post-croissance.
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L'avis du jury du HERA Award Sustainable Economy et du HERA Award Sustainable Economy | Social Economy 2024
Le jury souhaite distinguer le travail de Juliette Van Ypersele qui propose une réflexion audacieuse et critique ainsi qu’une démarche réellement disruptive pour questionner notre modèle économique et social. L’autrice s’attaque à un enjeu éminemment majeur et complexe : celui de non seulement questionner le modèle économique dominant actuel mais d’également envisager un réel changement de paradigme en étant force de proposition. L’autrice propose une critique non seulement fondée mais aussi très bien étayée de la vision idéologique productiviste de l’emploi et des travailleurs. Se faisant, elle met en avant une autre vision possible du travail en remettant les valeurs éco-sociales au centre d’un modèle post-productiviste. Si l’accent est logiquement mis sur la dimension sociale à travers l’enjeu du changement de paradigme vers davantage de justice sociale, le jury souligne aussi le caractère intrinsèquement systémique de la problématique de recherche. Le jury est particulièrement séduit par l’approche juridique qui donne un éclairage particulier à cet enjeu économique fondamental et permet de mettre en lumière et de questionner de façon pointue et originale des notions liées à l’idéologie productiviste quotidiennement utilisées sans jamais être questionnées. L’étude menée par l’autrice est bien construite et de grande qualité : l’angle juridique – soutenu par une contextualisation historique rigoureuse, précise et pertinente – est innovant et intellectuellement intéressant et stimulant. Le jury aurait toutefois aimé voir cette analyse très poussée et d’une grande maturité être étoffée de témoignages d’acteur·ice·s de terrain afin d’ancrer le travail dans les réalités et les contraintes concrètes du terrain. L’autrice propose une critique essentielle mais absolue, qui pourrait être nuancée par l’intégration des contraintes de financement (par ex. financement des mesures sociales, du financement de la dette, etc.). Enfin, le jury invite à la poursuite de ce travail qui suscite d’autres questionnements et ouvre le champ des possibles – et c’est notamment ce qui fait tout son intérêt et sa pertinence.
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Élise Dermine est chargée de cours à la faculté de droit de l’ULB et présidente de l’Association belge pour le droit du travail et de la sécurité sociale (ABETRASS).