Nominée HERA Award Sustainable Economy 2026
Loralie Lungu Embanzu a évalué la pertinence scientifique et politique de deux projets de crédits carbone mis en place en territoire Maasaï (nord de la Tanzanie), le Longido and Monduli Rangenlands Carbon Projet et le Resilient Tarangire Ecosystem Project. Axés sur diverses variations du pâturage tournant, ils sont présentés par leurs concepteurs comme des correctifs à la sédentarisation croissante de ces peuples autochtones et, de là, comme des facteurs de régénération de la savane qui agirait ainsi en puits de carbone. Après analyse du contexte historique du pâturage tournant, lecture critique de la littérature scientifique et rencontre avec trois observateurs clés de la problématique, Loralie Lungu Embanzu a tiré des conclusions sans appel. Malgré l’existence historique du pâturage tournant aux Etats-Unis, en France, en Grande-Bretagne, etc. aucune indication scientifique sérieuse ne confirme que ces deux projets régénèrent la savane dans le nord de la Tanzanie, ni ne favorisent la séquestration de carbone, ni n’améliorent les revenus des populations concernées. Selon l’autrice, ils relèvent du colonialisme « vert ».
L'avis du jury du HERA Award Sustainable Economy 2026
Le jury salue le mémoire de Loralie Lungu Embazu qui propose une analyse rigoureuse, documentée et particulièrement stimulante d’un sujet complexe et d’actualité : la pertinence scientifique et politique de deux projets de crédits carbone pour la préservation des écosystèmes. Le choix d’aborder cette question sous le prisme du colonialisme vert constitue l’apport majeur du travail : ce concept, souvent mobilisé dans la littérature mais rarement illustré de manière aussi concrète, est ici traité avec une clarté et une profondeur qui ont retenu l’attention du jury. Le mémoire met en lumière, avec pertinence, la manière dont certains acteurs économiques – souvent basés dans des pays du Nord – influencent des dynamiques locales dans des contextes du Sud, notamment à travers les mécanismes de crédits carbone. Cette mise en tension, à la croisée des enjeux économiques, environnementaux, agronomiques et sociaux, donne au travail une portée internationale et ouvre des perspectives de réflexion essentielles.
Le jury relève que, bien que le travail se positionne dans le champ de l’économie, il s’appuie davantage sur une analyse critique et multidisciplinaire que sur une mobilisation approfondie d’outils économiques – en totale cohérence avec la formation de bioingénieure de l’autrice. Dans ce cadre, le jury apprécie ce travail à la croisée des disciplines et jugé solide, méticuleux et particulièrement éclairant concernant les effets, souvent invisibilisés, des dispositifs de compensation carbone sur les populations locales. A cet égard, le mémoire adopte une posture audacieuse, presque « lanceuse d’alerte », en interrogeant la transparence, la rigueur scientifique et les limites intrinsèques d’un système qui se présente comme durable mais qui, dans les faits, peut perpétuer des logiques de domination ou produire des impacts négatifs non assumés. Le jury insiste également sur la pertinence de l’approche choisie, qui, en prenant le contre-pied d’un système considéré comme vertueux, ouvre un espace de réflexion inédit. Cette démarche, bien qu’exigeante, permet de questionner profondément les fondements des politiques climatiques fondées sur la compensation et de rappeler la nécessité d’un examen rigoureux de leurs impacts réels. Pour le jury, l’innovation du mémoire réside donc davantage dans sa critique des projets carbone que dans le développement de propositions ou de pratiques économiques.
Le jury a particulièrement apprécié la conclusion du mémoire qui offre une réflexion innovante, percutante et particulièrement parlante, l’ensemble offrant une prise de recul critique remarquable et met en lumière des dérives et incohérences qui mériteraient d’être davantage discutées dans le débat public. Le jury félicite l’autrice pour sa force analytique et critique et sa capacité à mettre en lumière des enjeux souvent sous-estimés. En conclusion, le jury considère qu’il s’agit d’un mémoire solide, engagé et particulièrement éclairant, qui parvient à traiter avec justesse et profondeur un enjeu majeur des politiques climatiques contemporaines. L’analyse du colonialisme vert, appliquée ici de manière concrète et nuancée, constitue un apport original et pertinent, et le travail contribue de manière significative à la compréhension critique des mécanismes de compensation carbone et de leurs limites.